L’insertion paysagère

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couverture du livre broché « PAYSAGES EMBOITES » – 2017 – 145 pages

PAYSAGES EMBOITES

Intégration, insertion, deux mots très fréquemment utilisés et dotés d’une dimension humaine, culturelle, politique et sociale dont on a bien souvent du mal à percevoir les nuances. Ainsi, parle-t-on plus d’insertion ou d’intégration ? L’insertion, dans son contexte « immigration », comprend une connotation plus avantageuse que le terme intégration, lequel induit une perte de l’identité originaire. Dans l’aspect architectural il en est un peu différemment, les deux termes se complètent et comme dirait l’architecte Philippe Madec dans le cadre du «colloque Architectures. Contexte et identités. Les défis du siècle nouveau à Brest» 2003: « Dans notre domaine, on s’en tient à l’hypothèse qu’une insertion réussie produit une architecture intégrée. » Ceci étant, l’insertion d’un bâtiment dans un site ne diffère pas vraiment de l’arrivée d’un être nouveau dans une communauté. Le rejet est bien souvent aussi présent en architecture que face à l’arrivée d’une personne dans un groupe ou une communauté. Ces rejets s’appuient dans l’un et l’autre cas sur des critères d’apparences.

L’architecture contemporaine est atteinte de ce syndrome de rejet. Le déploiement de l’idée de protection, qui ne cesse de prendre une certaine ampleur selon les régions, accroît ce phénomène de rejet et renforce l’usage d’une réglementation protectionniste qui ne cesse de s’étendre. La politique patrimoniale, très structurée en France, gagne régulièrement en territoire pour aller de la protection d’une bâtisse à la protection de sites et de paysages. L’insertion du volet paysager dans le dossier du permis de construire constitue à lui seul l’entrée en matière de ce vaste débat de l’insertion et tente de faire apparaître cette absolue nécessité d’imposer à chaque acteur de la construction les bienfaits d’une volonté d’insertion. Cette volonté d’insertion se manifeste essentiellement par l’envie de ne pas nuire à l’existant, d’éviter à tout prix de porter atteinte au support paysager qui l’accueille. Cependant, à une époque où les modes de vie, la mondialisation, les moyens de communication sont devenus des paramètres quotidiens, comment doit-on percevoir les règles de l’insertion architecturale ? L’insertion doit-elle être une hygiène sociale ou peut-elle devenir une forme d’expression contrôlée mais libérée ? Le paysage urbain est-il plus permissif que le paysage rural ? Le marché public est-il mieux formé à l’écriture architecturale que le marché privé ? «Un projet d’insertion propose la mise en présence d’un état ancien et d’un état à venir, c’est d’abord un projet de continuité, de relation, de développement historique et spatial » comme le dit Philippe Madec.

Dans la notion d’insertion, l’apparence doit contenir les styles, ceux qui renvoient indéniablement vers les marques de la panoplie : la protections des styles. L’insertion, si à l’aise avec l’acte de protection patrimoniale, rejette-t-elle l’apparence contemporaine ? L’architecture contemporaine fait peur parce qu’elle dévoile des aspects inconnus, que son apparence souvent liée à une créativité narcissique, se positionne de manière provocante dans un contexte historique.

Là ou la créativité devrait être l’expression réelle de la liberté, l’insertion demande à paramétrer et contraindre les phantasmes et les envies les plus personnelles. Toute société a ses règles qui permettent une vie communautaire et de ce fait l’insertion présente les siennes comme l’expression d’un « mimétisme respectueux ». Entre créativité débordante et insertion programmée, l’expression architecturale se doit d’avoir du sens. Le mécanisme harmonique doit pouvoir se mettre en place de façon naturelle et faire opérer une soutenance à l’architecture contemporaine. L’insertion face à une réglementation omniprésente et à une similitude si renforcée régionalement se doit, au prix d’un effort créatif et réfléchi, de proposer des alternatives renouvelées.

En s’appuyant sur une phrase d’André Gide « l’art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté », l’insertion architecturale doit aujourd’hui présenter une adaptation de la contrainte à un environnement qui est en mouvance permanente de par les facteurs climatiques et de mondialisation. Le paysage varie selon son contexte. Ainsi, le paysage urbain diffère du paysage rural, le paysage désertique du paysage luxuriant. On pourrait penser que chaque paysage maîtrise son mode d’intégration, mais ce serait terriblement réducteur d’imaginer que l’on puisse amorcer un travail d’intégration en classifiant le paysage. Dans son livre, Paul Fay1 présente les différentes manières de lire un paysage et d’en traduire les lignes fortes ou faibles et de créer ainsi une méthodologie et une stratégie d’observation. Cette dernière doit permettre de mesurer au travers de la structure, de la dynamique, des groupements ou des points d’appel les éléments constitutifs d’un paysage.

La sitologie indique que les paysages français peuvent être classés en types physico-géographiques qui définissent le caractère d’une région. La lecture de cet ouvrage fait apparaître une analyse très normée du paysage avec des aspects affirmés. Les bases de cette analyse, permettant de créer une méthodologie d’observation, semblent affirmées et mettre en avant les nécessités d’intégration avec une lecture et une vision de type « mode d’emploi » qui laisse assez peu de liberté à une interprétation plus personnelle ou plus adaptée. Le positionnement, les modes de groupements, les points d’appel sont certes des éléments importants à la traduction d’un site au travers d’une architecture à structure forte dans un paysage à structure faible, mais peuvent-elles définir de manière affirmée que telle ou telle construction romprait l’équilibre ? Cette vision un peu académique semble conforter les visions réglementaires ou protectionnistes .

 

extrait du livre « PAYSAGES EMBOITES » – 2017 –  

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